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Le vin du futur

Le vin du futur a été publié dans le Figaro.

Lorsqu’on m’a demandé cet article sur le Vin du futur, j’ai accepté sans discuter. Non que discuter aurait rendu les choses plus simples : je n’y connaissais pas grand chose en vins, et ça c’était quand même un petit problème de base. Le Vin du Futur, donc, était doublement distant. Mais j’avais un peu de temps devant moi pour me faire une culture, disons plus solide, et partant, une opinion intéressante, sans aller jusqu’à caresser l’ambition de faire autorité sur le sujet.
Au début d’ailleurs, les choses allèrent dans mon sens : une coïncidence heureuse me mit le jour même en présence d’un représentant en spiritueux, qui connaissait son sujet. Antoine, un copain de longue date, venait d’ouvrir un restaurant à Neuilly. Je le découvris par hasard, alors que, ayant inconsidérément accepté d’écrire un article sur les automobiles d’exception, je traînais devant la vitrine du show-room PGO, qui occupe le trottoir d’en face. Antoine était si heureux de me voir qu’il traversa la rue pour me saluer.

– Tu tombes bien, mon pote. Le représentant sera là d’une minute à l’autre, et, comme tu sais, je n’y connais pas grand-chose en vins. Bon, j’ai fait un petit stage d’œnologie, mais ça me rassure que tu sois avec moi sur le coup.

Il me confondait probablement avec un autre copain de longue date, mais comme j’étais content de le voir, je ne protestai pas. La journée était ensoleillée, la terrasse bien placée, et le représentant, un jeune homme très sympathique et bien habillé, ne tarda pas à arriver avec son matériel.

– On commence par les blancs ou par les rouges, M’sieur Antoine ?

Antoine, que son stage d’œnologie ne semblait effectivement pas avoir rassuré, se tourna vers moi. J’essayai de me souvenir de l’adage, sans savoir s’il y avait la moindre vérité là-dedans : blanc sur rouge, rien ne bouge… Mais je dus m’emmêler les pinceaux et nous avons commencé par les blancs. Antoine avait la carte du restaurant devant lui et la modifiait au fur et à mesure avec un gros feutre, rayant des hectares de vigne d’un simple mouvement du poignet. Quant à moi je faisais mon possible pour avoir l’air d’un vrai connaisseur, qu’Antoine aurait enrôlé pour l’occasion. Je hochais la tête d’un air entendu, évitais de parler dans la mesure du possible et m’efforçai d’imiter les gestes du représentant, gardant les crus en bouche quarante secondes avant d’avaler ou de cracher.

– Pour la suite, annonçait le représentant, j’ai un petit assemblage très agréable, avec une ossature bien ronde…

Je hôchai la tête. Ca fait connaisseur, en principe.

– Un peu amer, non ? fit Antoine, hésitant.
– Ce que vous décelez ici, c’est plutôt l’astringence transmise par les cépages naturellement tanniques… On ne peut vraiment parler d’amertume…

Je hochai la tête un peu plus nettement.

-Bon, fit Antoine. C’est combien ?

Ainsi de suite. L’après-midi passa très agréablement. Et puis, c’était l’occasion. En prenant congé du représentant, deux heures plus tard, je lui posai la question en le regardant droit dans les yeux :

– Qu’est-ce que vous pensez du Vin du futur ?

Le représentant sourit d’un air entendu.

– Et vous ? Un vrai connaisseur ?
– Eh bien…

J’eus un geste évasif, un geste de vrai connaisseur. Je pouvais difficilement faire autrement. Le représentant hocha la tête.

– Il me semblait bien, dit-il.

Il remballa son matériel et s’esquiva.
J’avais moi-même rendez-vous, ayant accepté d’écrire un article sur les blind dates. Je pris congé d’Antoine. Je trouvais que ce n’était pas si mal pour une première journée. De néophyte absolu, j’étais devenu suffisamment expert pour influencer la carte des vins d’un établissement respectable. De fait j’étais un peu pompette en arrivant à mon rendez-vous. Ce fut une des blind dates les plus courtes de l’histoire. Dommage, elle était jolie comme un cœur. Un peu rigide, peut-être. Je n’eus même pas le temps de commander une bouteille.
En ce qui concernait le Vin du futur, cependant, je n’étais guère plus avancé. Deux jours plus tard, invité à diner chez mon frère, je passai chez Nicolas, histoire de ne pas arriver les mains vides.

– C’est pour accompagner quel genre de chose ? m’interrogea l’homme qui contourna son comptoir en se frottant les mains, ravi du sujet que nous allions circonscrire ensemble, afin d’aller au plus juste.
– Un rôti, dis-je un peu au hasard.
– Un peu de longueur de bouche, n’est-ce pas ? Que diriez-vous d’un Bourgogne ?
– Parfait, très bien. Un Bourgogne.

Je me sentis obligé de faire une remarque pointue, pour amadouer mon interlocuteur :

– J’ai entendu dire que dans certains vignobles, les pentes peuvent atteindre jusqu’à 70% d’inclinaison.
– Oui, cela demande une vigilance de tous les instants. D’un autre côté, on est largement récompensés, n’est-ce pas ?
– Je ne vous l’envoie pas dire.
– Ce qui nous fera douze euros tout rond.
– Et le vin du futur, vous en pensez quoi ?
– Je vais devoir fermer, dit-il en m’accompagnant à la porte. Très bonne soirée à vous.

Pas de chance. J’avais peut-être abordé le problème par le mauvais bout. En matière de vin, ce dernier échange le confirmait, je restais inhibé. Le futur était peut-être un sujet plus facile à apréhender, pour ainsi dire moins volatile. Mon frère, docteur en philosophie des sciences et grand amateur d’utopies, d’uchronies et autres, était peut-être bien l’interlocuteur idéal.

– Et comment vois-tu le futur ? demandai-je en remplissant à nouveau les verres.
– Pas mal, ce petit Bourgogne… Tu l’as trouvé où ?
– En face, chez Nicolas. Justement, en ce qui concerne le futur…
– Il y a plusieurs conceptions possibles du temps. Partant, différentes définitions du futur, ou non-définitions selon que le concept même est recevable dans une conception donnée. En fait, le futur ne peut s’envisager que dans une conception linéaire du temps, qui personnellement me paraît de plus en plus contestable. Le temps karmique est pour ainsi dire cyclique, mais pas pour autant statique. Il exclue la notion de futur au sens positiviste où nous l’entendons généralement, mais l’admet nécessairement comme conséquence du présent, donc il y a là une ambiguité…
– J’entends bien.
– N’est-ce pas ? Plus ça va, plus je crois que tout ça, c’est n’importe quoi. Le temps n’a rien d’une courbe, il est plat et figé, aussi dense qu’un bloc de marbre. D’où je me situe, il m’apparaît parfaitement inamovible et donc, le futur ne récèle aucune possibilité.

Aucun doute, il était ivre.

Alors, par exemple… le Vin du futur ?
– Aucune chance. Une appli pour mesurer la caudalie ? Un logiciel de vieillissement ? L’apogée à l’heure de l’instantanéité ? Des clous. Le charnel sous toutes ses formes est en train de disparaître, il n’y aura pas d’après pour ces choses-là. Tiens, tu m’en remets une larme ?

Je ne vois pas mon frère très souvent. C’est sans doute aussi bien. Il a le vin triste.
Le temps, mine de rien, continuait sa course, linéaire ou circulaire ou autre, et je n’avais toujours pas d’avis très arrêté sur la question. Bien sûr, l’angle philosophique était toujours possible. De ce côté-là, il avait raison. Le vin avait toujours eu un rapport particulier au temps. Il fallait toujours attendre. Attendre la saison des vendanges, attendre l’apogée, attendre que la chose soit à température… Il était pour le moins étonnant que ce breuvage continue d’exercer un tel attrait sur les populations du globe, à l’heure du tout tout de suite.
Mais il me fallait du factuel. Le Vin du futur… N’y avait-il pas là une contradiction dans les termes ? Une telle chose pouvait-elle seulement exister ?
Je ruminais encore ces questions, le lendemain, quand une alarme sur mon mobile me rappela que j’avais rendez-vous avec Inès. Nous dînons ensemble une fois par an, Inès et moi, à la date anniversaire de notre rencontre. Bien entendu, nous sommes de simples amis à présent. Mais il est toujours agréable d’être vu en ville en compagnie d’Inès, et de laisser les gens penser ce qu’ils veulent.
J’avais réservé une table pour deux avec vue sur la Seine. Tout le monde s’empressait pour elle, comme toujours. Rien ne lui échappait, cependant. Elle vit tout de suite que j’avais l’esprit ailleurs.

– Quoi ? demanda-t-elle simplement.
– Je n’arrive pas à me faire une idée sur le Vin du Futur, dis-je. Je ne sais pas quoi en penser.
– C’est pour ça que tu fais cette tête ?

Elle fit un signe, demanda à voir le sommelier. Le brave homme sembla se matérialiser immédiatement à nos côtés, déférent et empressé, comme il se doit.

– Puis-je vous être utile ?
– Certainement, dit-elle. Apportez-nous un Dom Perignon 2026.
– Une année exceptionnelle, dit le sommelier en s’inclinant légèrement. Je vous félicite.

Il était déjà de retour. D’un grâcieux mouvement de tête, Inès indiqua que c’était à moi de goûter. Chaque geste du sommelier, empreint d’une religiosité certaine, confirmait qu’on n’était pas en présence du tout venant. Il prit soin, naturellement, de me présenter l’étiquette tout le temps que je gardai le vin en bouche. Don Perignon 2026. Pas d’erreur.
Et là, je dois dire…
Inutile de chercher ailleurs. Il y a des limites à ce que le vocabulaire, aussi imagé soit-il, peut retranscrire.
In vino veritas.